L’Iliade

Je termine la lecture de l’Iliade, l’oeuvre poétique d’Homère, qui fait partie du Cycle troyen, c’est-à-dire l’ensemble d’épopées illustrant la guerre de Troie. Le texte fait près de 600 pages sur mon iPad. Il est composé de 24 « chants », traduits en français par Paul Mazon. Les vers disparaissent à la traduction, mais le texte demeure d’une qualité exceptionnelle, quoique d’un style peu familier. Voici quelques exemples.

Mais quand l’Étoile du matin vient annoncer la lumière à la terre, l’Étoile du matin, derrière qui l’Aurore en robe de safran s’épand sur la mer, le feu du bûcher s’apaise, la flamme tombe, et les vents chez eux s’en retournent à travers la mer de Thrace, qui gémit dans un gonflement furieux.

Ah ! fils d’Atrée, quel mot s’est échappé de l’enclos de tes dents.

Celui-ci sent se dilater son cœur, comme le blé sous la rosée, aux jours où grandit la moisson et où les champs se hérissent d’épis.

Malgré la beauté du texte, L’Iliade est difficile pour plusieurs raisons. L’histoire s’accroche au personnage d’Achille, fils de la nymphe marine Thétis et du mortel Pélée. Achille est le plus redoutable guerrier de la flotte grecque, pratiquement indestructible (sauf pour son talon). La flotte met le siège devant la cité de Troie (ou Ilion), sous les ordres d’Agamemnon. Le vieux roi Priam règne sur Ilion, alors que son fils préféré, Hector, est le héro des forces Troyennes. Priam, comme tout bon roi, a plusieurs enfants, comme il le décrit lui-même.

Ils étaient cinquante, le jour où sont venus les fils des Achéens ; dix-neuf sortaient du même sein, le reste m’était né d’autres femmes en mon palais.

Malheureusement, une dispute entre Achille et Agamemnon à propos d’une femme résulte en la décision d’Achille de ne pas participer à la bataille qui s’ensuit, sachant fort bien que son absence met en péril les chances de succès des forces grecques.

Pendant plusieurs chants, cette bataille est décrite dans les moindres détails (des centaines de pages!), ce qui me fait penser à la description d’un match de hockey. D’un côté de la patinoire, l’armée grecque; de l’autre, l’armée troyenne.

Imaginez la description d’un tel match, non pas à la télé ou à la radio, mais dans un texte. Il y a des dizaines et des dizaines de joueurs. Les commentateurs nomment chacun des joueurs, décrivent chaque interaction, incluant une description de l’équipement porté par les joueurs, les coups portés (plus graphiques et vicieux que dans Game of Thrones!), etc. Et comme dans un match de hockey, les commentateurs s’égarent dans les détails de la famille de chacun des joueurs et son histoire à mesure que le jeu se poursuit (et évidemment, on ne peut nommer quiconque sans faire suivre le nom de « fils de …. », ce qui multiplie les personnages).

Et puis il y a les arbitres, les dieux et déesses de l’Olympe, qui ne sont pas très attachés aux règlements. Les uns intercèdent pour aider ou nuire aux Grecs, tandis que d’autres se concentrent sur les Troyens, prenant toujours soin d’éviter le courroux du tout puissant Zeus. Il est recommandé de connaitre un peu la hiérarchie divine avant de se lancer dans l’Iliade. Voici mon travail inachevé à ce propos (s’ouvre dans un nouvel onglet):

Éventuellement, Achille se joindra à la bataille dans le but de tuer Hector, responsable de la mort de son meilleur ami. Les derniers chants (après le match de hockey) permettent à l’histoire de se dérouler de façon plus normale.

Des livres et des vins

Les amateurs de vins français sont tous familiers avec l’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC). Une AOC est une reconnaissance de l’existence de liens étroits entre le terroir, ou le territoire et les caractéristiques spécifiques d’un produit. Il s’agit essentiellement de la dénomination d’un pays, d’une région ou d’une localité servant à désigner un produit qui en est originaire et dont la qualité ou les caractères sont dus au milieu géographique, comprenant des facteurs naturels et des facteurs humains. L’AOC constitue un signe d’identification de la qualité.

Les appellations d’origine sont « contrôlées » dans le sens que leur utilisation implique un contrôle strict de toutes les étapes menant à la production d’un vin. Cela inclut entre autres l’origine géographique, les cépages permis et la proportion de chacun de ces cépages, le traitement des vignes, les méthodes de vinification, le taux de sucre, d’alcool ou d’acide, l’élevage, le stockage et l’étiquetage.

La présence d’une AOC sur une étiquette constitue l’information la plus importante dans le choix d’un vin français. Une connaissance des AOC est généralement suffisante pour évaluer le type de vin auquel on a affaire, peu importe le nom donné à ce vin. Prenons trois AOC de la région de Bordeaux : « Bordeaux », « Haut-Médoc » et « Pauillac ». Les vins rouges de ces trois AOC correspondent à des vins secs de qualité et de prix de plus en plus élevés à mesure que l’aire géographique devient plus restreinte. Le cépage cabernet sauvignon est prépondérant (avec le merlot et le cabernet franc). À noter que ces trois appellations comprennent une multitude de vins vendus sous différents noms.

Pour un amateur, le choix d’un vin n’est pas simplement lié à l’acquisition d’un élixir qui plait au palais. Une AOC et le lien géographique qu’elle implique deviennent en eux-mêmes un attrait. Ne pouvant gouter tous les vins, l’amateur tente de parfaire ses connaissances en explorant à tout le moins diverses AOC. Le plaisir de boire un vin devient la possibilité de faire le lien avec la situation géographique que représente l’AOC, et tout ce qui en découle. Ce faisant, l’amateur découvrira certains vins qu’il apprécie particulièrement et qu’il n’aurait pas bus si ce n’était de l’attrait exercé par une AOC encore non explorée.

C’est ce dernier point qui m’amène au sujet de cette discussion. Est-il possible d’appliquer le phénomène des AOC aux livres ? Tout comme les vins, il existe une grande variété de livres et il est impossible de les lire tous. Plusieurs choisissent un livre en fonction de l’auteur, dont ils ont déjà lu les œuvres précédentes. D’autres se fient aux commentaires des lecteurs, recherchant généralement un genre avec lequel ils sont familiers. Cela n’encourage pas l’exploration. D’autres sont plus hardis. Je connais une lectrice qui choisit ses livres à l’aide d’un système alphabétique : la première lettre du nom de l’auteur doit succéder à celle de l’auteur précédent. Cette dernière méthode est intéressante puisqu’elle implique une recherche active pour un auteur dont le nom commence par une lettre de l’alphabet spécifique. Personnellement, j’ai souvent fait des découvertes extraordinaires en sélectionnant des livres au hasard, d’un auteur que je ne connaissais pas. Mais revenons à notre sujet. Est-ce qu’une Épellation d’Origine Contrôlée (ÉOC) (à défaut d’un meilleur nom!) pourrait constituer une autre façon d’explorer la multitude de livres à notre disposition et ainsi encourager la variété dans nos lectures ?

Essayons d’abord d’établir un parallèle entre une AOC et une éventuelle ÉOC. Dans le cas du vin, les éléments principaux à considérer sont le terroir (la composition du sol et sa situation dans l’environnement – climat, exposition au soleil, pluie, drainage, etc.), la viticulture et l’œnologie. En d’autres mots, l’environnement, la culture de la matière première et la fabrication du produit final. Qu’en est-il des livres ?

Le viticulteur choisit les cépages les mieux adaptés à l’environnement local. Il plante les vignes et s’assure que celles-ci croissent de façon à favoriser la maturité des raisins. Cela requiert des soins constants : combats contre les maladies et les parasites, taille des plants, protection contre le gel, vendange, etc. Le travail du viticulteur correspond à celui de l’auteur qui manipule la matière première jusqu’à récolter le fruit de son travail.

La matière première de l’auteur est sa propre imagination, influencée par ses connaissances et son expérience. Ces éléments sont en partie façonnés par son environnement, d’où un lien géographique. Ce lien est nécessairement plus ténu que dans le cas d’un produit de la terre, mais il existe tout de même. Le mot « culture » s’applique à la terre autant qu’à l’esprit. Il faut cependant reconnaitre qu’un auteur subit aussi des influences autres que celles reliées directement au lieu où il vit et celui où il a vécu.

L’œnologue est le spécialiste de la fabrication du vin. Il manipule la matière reçue du viticulteur pour en tirer le maximum. Cela comprend plusieurs éléments : pressurage, filtrage, fermentation, élevage, traitement chimique, conditionnement, etc. Le travail de l’œnologue est au vin ce que l’éditeur et autres spécialistes employés pas celui-ci sont aux livres. À noter que l’auteur et l’éditeur peuvent être la même personne, tout comme le viticulteur peut fabriquer son propre vin.

En conclusion, il semble qu’il serait possible d’appliquer aux livres une « Épellation d’Origine Contrôlée » (ÉOC), selon l’endroit où vit ou a vécu l’auteur. Les critères à rencontrer pour se voir décerner une telle dénomination sont plus difficiles à établir. Dans le cas des vins, les AOC sont souvent hiérarchiques, une AOC régionale (comme       « Bordeaux ») couvre un grand territoire et les critères à satisfaire sont moins exigeants que pour une appellation applicable sur un territoire restreint de Bordeaux (comme       « Pauillac »). Dans le cas d’un livre d’un auteur québécois de Gatineau, on pourrait relativement facilement obtenir l’ÉOC « Québec » ou encore l’ÉOC « La Belle Province ». L’ÉOC « Outaouais » demanderait à satisfaire des critères plus stricts (reste à déterminer quels seraient ces critères!). Puis viendrait l’ÉOC « Gatineau ». Tout comme pour les vins, l’attribution des appellations n’a pas à être strictement géographique. Divers genres de livres d’une aire géographique donnée pourraient se voir attribuer leur propre ÉOC, tout comme l’AOC « Bordeaux » s’applique aux vins tranquilles blancs, rosés et rouges, alors que l’AOC « Crémant de Bordeaux » s’applique aux vins mousseux blancs et rosés sur le même territoire.

Bien sûr, tout cela n’est qu’élucubrations. N’empêche qu’un tel système encouragerait l’exploration livresque des régions, tout comme les AOC en encouragent l’exploration vinicole. La raison principale est qu’il fournit au lecteur un élément supplémentaire pour apprécier, comparer et partager ses lectures et met en évidence des carences dans son éventail littéraire qu’il s’efforcera de corriger.